Chap 1 – Il neigeait sur Delhi...
Il neigeait sur Delhi. Oh ! Ce n’était pas des bourrasques himalayennes. Mais de délicats duvets glacés virevoltaient paresseusement avant de fondre en touchant le sol, témoins fugitifs d’une anomalie météorologique. C’était incontestable et les foules de la capitale indienne étaient ébahies devant cette bizarrerie. Cela avait commencé à la tombée de la nuit et semblait devoir durer. Il faut dire qu’en cette période de fin d’année, le nord de l’Inde subissait les rigueurs d’un hiver pour le moins incongru. A plusieurs reprises, le mercure avait taquiné le zéro et dans les campagnes environnantes, on avait même constaté de la gelée blanche. Et maintenant la neige…
Les jeunes enfants des classes aisées de Connaught Place s’émerveillaient devant le phénomène. Mais les miséreux qui survivaient dans les bidonvilles des faubourgs de la capitale comme ceux qui, ne pouvant profiter de l’abri relatif de la gare, dormaient à même le sol dans les rues avoisinantes, trouvaient la pilule amère. Serrés sous leur dérisoire couverture de coton, ils mouraient de froid par dizaines et, le matin, policiers et agents de la voirie dégageaient les cadavres raidis… Ceux qui ne mourraient pas tout de suite étaient frappés par une épidémie de grippe ravageuse. Les autorités, mal armées pour faire face à une vague de froid, se contentaient de parer au plus pressé : faire disparaître des rues commerçantes des quartiers huppées de New Delhi toute trace de cette misère pathologique. Cela faisait désordre pour les touristes…
La nuit venue, des véhicules emportaient hors la ville ces malheureux et les abandonnaient dans la campagne… Ils se regroupaient en troupes lamentables, respectant pourtant le tabou de leurs castes. Toussant, crachant, tremblant, pleins de morve et de sanies ils s’efforçaient de regagner à pied la capitale où ils s’obstinaient à mendier de quoi assurer leur pitance journalière, fuyant la plaine livide et froide.
Gulmit, lui, restait sous l’abri relatif de l’auvent du Star Hôtel, un petit établissement bon marché de Kutab Road, une des rues populeuses conduisant au vieux Delhi en longeant les slams.
Un monde fou dans cette rue à une encablure de Connaught Place. Plein de miséreux couchés sur les trottoirs sous les arcades des baraques. Des chèvres qui passent, quelques vaches qui se goinfrent de banane qu’elles fauchent aux marchands, les chevaux maigres des tongas — les charrettes taxi — en attente, avec des ulcères sur l’échine, les rickshaws — taxi triporteur — qui passent à toute allure, en faisant hurler leur moteur Lambretta martyrisé dans un bruit de ferraille et de cornes indiennes, ces grandes trompes en cuivre, avec une poire, dont le bruit rappelle le beuglement de la vache. Des gens qui gueulent, des marchands de toutes choses, assis par terre. Des coiffeurs, des gens qui nettoient les oreilles de quelques clients avec des aiguilles à tricoter, des arracheurs de dents avec un grand tableau derrière eux représentant une énorme bouche, et un assortiment impressionnant de pinces redoutables devant. Les clients viennent se faire soigner au dernier moment et il faut trois aides pour tenir le patient pendant que l’homme de l’art opère ! Pleins d’hommes, de femmes, de gamins qui s’accroupissent et se libèrent la tripe sur le trottoir. De la poussière partout, des millions de mouches, et des flots de musique avec les extraordinaires voies stridentes des Indiennes et leurs rythmes syncopés et lancinants.
C’est Kutab Road, c’est l’Inde des prolos, de la misère et pourtant de la vie bouillonnante. C’est le domaine de Gulmit. Lui n’était pas évacué hors de la ville. Personne n’aurait osé le toucher, ni les flics, ni les gens de la voirie, ni les services sanitaires. Pour une raison bien simple : Gulmit est lépreux.
Il avançait péniblement sous les arcades en toussant. Il avait une pièce de toile verte sur la tête et les épaules et il essayait de la retenir devant sa figure comme il pouvait. Sa figure ? Une gueule, un groin… Ça faisait peur. Deux trous pour les yeux pleins de sanie, pleins de jus visqueux. Deux trous pour le nez, qui le faisaient ressembler à un lion. Quelques chicots qui sortaient de ce qui avait été une bouche. Ses mains ? Il n’en avait plus... Deux moignons noirâtres, complètement rongés. Sans doigts. C’est avec ça qu'il retenait comme il le pouvait son tissu devant lui pour cacher sa pauvre face léonine. Ses jambes pleines d’ulcères coulants étaient couvertes de chiffons gluants de pus. Ses pieds n’étaient plus que des bouts tout craquelés, gris noir, avec des morceaux rosés. Un rat avait dû lui bouffer dans la nuit son dernier arpion. Il avançait doucement. Il s’est mis devant un marchand de yogourt, des petits artisans qui confectionnent un délicieux yogourt dans de grands récipients en cuivre posés devant eux et qu’ils vendent dans des petits pots en terre, que l’on casse après usage. Toujours cette séparation des castes… Le lépreux a étendu son écuelle au-dessus du grand bac à yogourt. Le marchand a pris l’écuelle, l’a remplie et l’a rendue au mort-vivant. Celui-ci ne pouvait pas manger comme ça. Alors il a posé son écuelle par terre, s'est mis à quatre pattes, puis a avalé son yogourt en le lapant bruyamment, comme un chien...
Tel était le quotidien de Gulmit-le-lépreux. Ses seuls amis étaient les pies et les corbeaux, innombrables en Inde, qui sautillaient sur lui lorsqu’il était affalé sur son coin de trottoir, picorant allègrement les ulcères indolores du malheureux qui les laissait faire. La nuit, ces oiseaux, pour le remercier, venaient en nombre se coucher sur lui, lui faisant une chaude couverture…
Jusqu’à cette aube froide où Gulmit s’était réveillé transi sous une couche d’oiseaux raides et froids. Le lépreux s’était rendu compte que ses amis ailés venaient moins depuis quelques jours. Depuis la guerre des corbeaux et des moineaux. C’est ainsi que le peuple avait baptisé l’étrange phénomène suivant : des centaines, des milliers de corbeaux, de pies, mais aussi des dizaines de milliers de moineaux étaient brusquement tombés, morts… On en trouvait partout. Ils pourrissaient sur place lorsque les chiens et les chats errants ne les mangeaient pas… Les autorités, déconcertées, avaient attribué cette hécatombe au froid. Pourquoi pas…
En fait, des analyses approfondies de quelques échantillons de ces petits cadavres révélèrent une autre cause, moins poétique certes mais bien plus dangereuse : virus H5N1.
Le lépreux — toussant, crachant et traînant le boulet d’une vie de misère, d’horreur et d’humiliation — reprit la quête animale de sa pitance quotidienne. Chez le marchand de yogourt de Kutab road, il reçut de son bienfaiteur son bol de lait caillé, secouant ses hardes poussiéreuses au-dessus du grand récipient et postillonnant des mucus contaminés sous le nez des passants et des marchands…
Des mucus bourrés de virus nouveaux, fruits des amours du virus de la grippe humaine avec le H5N1…