Des écrits qui ont du goût, du piquant, du parfum !


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Ce soir, c’est la fête au Trou-de-la-lune. La fête de l’union de Havig et Ighnon. Femmes, hommes, enfants, vieillards, revêtus de leurs plus belles peaux, se groupent par familles et par affinités autour d’un grand feu, au centre de la grotte. Myr’Haman et Gotrin, distribuent généreusement le nârpi, un vin de myrtille de leur préparation. Gotrin  porte à l’épaule une outre en peau de chèvre dans laquelle Myr’Haman puise avec une louche en bois le liquide fermenté qu’il verse dans les profondes cornes d’aurochs de l’assistance. Les Félobres se délectent de cette boisson que leur ont fait découvrir les Verdonis. Le grand Gaabhi boit d’énormes rasades dans un  hanap taillé dans une corne d’aurochs. Les hommes s’échauffent, se donnent de grandes bourrades dans les côtes et rient en proférant à l’intention de Havig et Ighnon des plaisanteries bien grasses auxquelles les fiancées font semblant de répondre par le dédain. 


Ighnon est superbe. Elle a revêtu une courte blouse de peau de chevrette blanche finement tannée, lacée sur le devant et serrée à la taille par une lanière de cuir. Ses longs cheveux noirs sont roulés en chignon au-dessus de sa tête par un peigne d’écaille. Elle porte au cou un collier de trois rangs de dents de loup, cadeau de son amoureux. Elle est assise sur une peau d’ours, aux côtés de Gaabhi et de Laly’Honn, sa mère. On dirait deux sœurs tellement celle-ci, malgré quatre maternités, a su  garder son allure féline de coureuse de savane. Le ballet changeant des flammes fait courir des reflets dorés sur les jambes nues des deux femmes. 


Havig est vêtu d’un pagne en  peau de léopard des neiges. Son front est ceint d’un bandeau de cuir qui retient ses cheveux. Son visage et son torse sont ornés des peintures rituelles des Verdonis : des stries entrecroisées d’ocre rouge.


Dhodel et Stef découpent les rognons, le foie, le cœur et les couilles du héros culinaire de la fête — Lar’Houil —, les enfilent sur de fines tiges d’osier, font cuire ces brochettes sur la braise et les mangent avec Bherr : c’est là un privilège des cuisiniers. 


Haist et Vheunin — les Verdonis — aident Gourg’Houya a servir une recette des chasseurs du R’Hône : les œufs de l’esturgeon pêché la veille, qu’ils ont préparés avec du sel, selon une vieille recette félobre. Chacun puise à pleines mains dans l’auge de bois creusé que les trois hommes font circuler. Ils s’en remplissent goulûment la bouche avec un plaisir non dissimulé. Le sel de la préparation excite leur soif. Myr’Haman et Gotrin servent une nouvelle tournée de nârpi dont ils ont fait ample provision. Mais tout le monde attend le vrai repas. 


 “ Lar’Houil  ! Lar’Houil  ! Lar’Houil  ! ”
Les noceurs demandent le plat de résistance sur l’air des lampions. Bherr, comme tous les grands chefs, les fait encore un peu languir. Enfin il appelle son marmiton Stef. Avec leurs pelles de bois — en fait des rames de leurs pirogues — ils dégagent la cendre qui recouvre la pièce en cuisson. Ils glissent perpendiculairement leurs pelles sous la coque d’argile puis, aidés de deux hommes du clan, l’apportent devant le chef. Tout le monde s’approche en jacassant. On se presse, on se bouscule pour être bien placé. Bherr casse la coque. Il en enlève les morceaux dans lesquels restent incrustés les fougères et les lance vers les affamés qui s’en serviront d’assiettes. Précédés par d’appétissants effluves apparaît une viande succulente. Bherr, de son couteau de silex, détache un bout dans le râble, le sent, le goûte en fermant les yeux avec des mimiques de jouisseur puis, content de lui, dit : “ Aimons Lar’Houil  ! Il est cuit à point ! ”
Sous les cris d’allégresse, il procède au découpage et à la distribution de la viande. Il coupe le filet —  le meilleur morceau — pour les fiancés, puis détache un cuissot qu’il offre au chef. Gaabhi mord à pleines dents, puis partage avec le sorcier, sa femme Laly’Honn ainsi qu’avec Peût-Ypa, le père du gigot, Hont-Haas et Klemh, ses plus fidèles soutiens. Toute la tribu aimera Lar’Houil jusqu’au dernier os. Des os que l’on casse avec de grosses pierres pour en aspirer avec délectation la moelle.
On baffre à pleine bouche, on boit sans retenue de grandes rasades de nârpi. On rote, on pisse, on rit, on dégueule et on recommence. En ces temps rugueux, ce n’est pas tous les jours que l’on se remplit le ventre. Alors lorsque l’occasion se présente, c’est la grande bouffe la plus outrancière. Seuls les fiancés, encore séparés, gardent quelque retenue.
Le grand Gaabhi se lève, tonitrue un énorme rot, lève sa corne d’aurochs vide et crie : “ A boire tavernier ! A boire ! ”


Gotrin se précipite, son outre de nârpi à l’épaule. Il sert le grand chef et emplit les hanaps qui se tendent. Tournée générale. Il y a encore des provisions de la boisson qui ouvre les portes de la tête. 


— “Musique !” crie Gaabhi en frappant le sol de son Bâton-de-Commandement.


Maab-Hî, Dhodel, Nub’Hail, Mahr’Io et Lomb installent leurs instruments : une marimba faite de fémurs de rennes de différentes longueurs, suspendus, sur lesquels l’artiste module des sons, un tronc de bois vidé sur lequel est tendue une peau bien sèche, des flûtes confectionnées avec des fémurs. Sous les cris d’encouragement du clan s’élève une mélopée sur un rythme binaire. Hommes et femmes se lèvent et se trémoussent au son des instruments. Ondulations de hanches des femmes, projections du bassin des hommes imitant le coït, dodelinements de têtes, cris gutturaux des mâles répondant aux roucoulements de gorges des femmes.
Havig se lève et invite la belle Ighnon. Les yeux dans les yeux, dévorés par le désir, les deux fiancés miment l’amour comme les autres danseurs qui bientôt font cercle autour d’eux. Tout en dansant, ils dirigent leurs pas vers le fond de la grotte où, sur un entablement de pierre surélevé, a été disposée une épaisse et confortable couche de peaux d’ours recouverte de fines fourrures de chevrettes blanches. Le lit nuptial est discrètement éclairé par de petites  lampes à huiles disposées dans des niches naturelles de la roche. 


 “ Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon ! ”
Tandis que les musiciens redoublent d’ardeur, les danseurs, rangés maintenant en demi cercle autour de l’Autel d’Amour, scandent en frappant des mains le nom des fiancés. 


Ighnon, reculant devant son danseur, butte enfin du bas du dos contre l’autel. Ses yeux d’émeraude vrillés dans ceux de son amant, les bras en arceaux au-dessus de sa tête renversée, elle libère sa crinière du peigne d’écaille qui la retenait en chignon. Havig dénoue la ceinture et le lacet qui ferment la courte blouse de la belle. D’un bond léger, la jeune femme s’assoie sur le bord de la couche. Splendidement nue, arquée, en appui sur ses bras, ouverte et offerte elle provoque son mâle d’un lent mouvement du bassin d’arrière en avant. Ses lèvres entrouvertes appellent le baiser. Un baiser que lui donne avec fougue Havig. Rien n’existe plus pour les deux jeunes gens que leur désir, leur offrande réciproque, le don total de leur corps, de leur âme. Ils n’entendent plus les cris rythmés du clan… Ils sont seuls.


 “ Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon ! ”
Les lèvres d’Havig, quittant le miel de la bouche, descendent lentement vers les seins qu’il baise longuement, au choix d’Ighnon qui les lui offre alternativement. La bouche du jeune homme poursuit sa lente exploration des plaines et vallons de peau brûlante. Il enfouit enfin son visage dans la somptueuse toison de geai, bleutée comme les ailes d’un corbeau à force d’être noire. La jeune femme se laisse aller en arrière, levant ses jambes qu’elle ouvre sans retenue, livrant à la bouche goulue du jeune homme la conque nacrée de sa grotte d’amour. Havig goûte alors pour la première fois le fascinant parfum, l’incomparable saveur de musc, d’épices et d’océan de sa femme pâmée, inondée de désir.


La musique sauvage accélère, les danseurs crient avec des voix rauques :
 “ Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon ! ”


D’un geste preste, Havig dénoue son pagne, libérant la majesté triomphante d’un organe gonflé de tous les désirs du monde. D’un bond il est sur sa compagne qu’il pénètre lentement, longuement, profondément. Fondus dans la mort de l’amour, les deux amants soudés ondulent voluptueusement sur les vagues rythmées d’un plaisir sans contrainte.
Les danseurs s’éloignent par couples dans tous les recoins du Trou-de-la-lune qui retentît bientôt des râles de joies d’une formidable orgie nuptiale. Les cris se mêlent en une communion de bonheur :
 “ Havig !
— Ighnon !
— Havig !
— Ighnon !
— Havighnon !
— Havighnon !
— Havighnon !
— Havighnon ! ”


Ainsi fut prononcé, pour la première fois, le nom qui sera, de nombreux millénaires plus tard, celui d’une capitale éphémère du monde chrétien…


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